Sunday, January 17, 2016

"Plus de Rimes" par Jean Gentil (17 Decembre 1887 - Le Meschacebe)

Je ne veux plus écrire
De rimes et de vers;
Car mes rimes font rire
En rimant de travers.

On prétend que ma Muse,
Qui brise le tympan,
N'est ni la cornemuse,
Ni la flute de Pan!...

Ignorante, étourdie
Et ne connaissant pas
Un mot de prosodie,
Elle fait des faux pas!...

Sans foi pour la mesure
Et pour la quantité,
Elle a pour la césure
De l'incrédulité!...

Et le maître d'école
Du coin, qui rime aussi,
Rédige un protocole
Contre moi, sans merci.

Pourtant, je suis âme,
-- Je ne m'en defends pas --
Faut-il qu'on me condamne
Pour un ou deux faux pas?

Ces faux pas, mon cher maître,
Faits bien mal à-propos,
Ne pourraient-ils pas être
Des crimes de typos?

Car j'ai la prosodie,
Ainsi que je le dois,
Respectables, arrondie
Au bout de mes cinq doigts,

Et nul sot qui s'escrime,
Versiculant, rimant,
Ne saurait trouver rime
Rimant plus richement.

Mais comme l'on nous bêche,
Et que je n'en puis mais,
Muse, reprends ta bêche
Et tais-toi désormais.

"Coups de pioche" de Jean Gentil (26 Novembre 1887)

Je l'admets sans conteste:
Homme, Dieu t'a créé!...
Car la Bible l'atteste ;
Et Dieu, c'est l'Incréé.

Se procréer soi-même,
N'existant pas, de rien,
Est tour de force extreme
Pour homme et pour saurien.

Mais la chose est possible
A Dieu, bien que le cas
Soit incomprehensible
Pour nombre d'avocats.

Donc, sans contester, comme
Au Livre il est écrit,
C'est Dieu, qui créa l'homme
Bien avant Jésus-Christ.

Dans quel but?... C'est mystère
Qui me semble profond,
Si profond que, sur terre,
Nul n'en voit bien le fond.

Car la vie est d'une heure
A peinte, d'un moment:
Il faut que chacun meure
Inévitablement.

A vrai dire, la vie,
Mal faite à notre gré,
De mort toujours suivie,
Vaut-elle un seul regret?

Mais était-ce, ô mon Maitre,
Bien la peine, vraiement,
De créer un pauvre être
Pour un jour de tourment?

"Mes patates" par Jean Gentil (19 Novembre 1887 - Le Meschacebe)

Heures ensoleillées
D'automne, grand merci!...
Car je les ai fouillées
Sans peine et sans soucis.

Car fouiller est le verbe
Dont, sans être un gredin,
Avec ou sans adverbe
On se sert au jardin.

Et le jardinier fouille
Tubercules divers,
Quand un autre farfouille
Papiers, livres ou vers.

Au reste, cette année,
Grâce à Dieu qui peut tout,
Est bonne et fortunnée,
Et patates surtout.

Et Saint-Martin, dont j'aime
La grande charité,
Nous a donné de même
Un ravissant été.

Les oiseaux, dans les branches
D'arbre et les buissons,
Avaient leurs notes franches
Et chantaient leurs chansons.

Puis, ma petite Rose,
Fillette à l'oeil brillant,
Très jolie et très rose,
Suivait-on babillant.

Car ma Rose elle-même,
Qui sourit et qui plaît,
Que grand-père gâte, aime
Les patates au lait.

"L'automne" par Jean Gentil (5 Novembre 1887 - Le Meschacebe)

La feuille tombe, ô belle,
De l'arbre jaunissant,
Et nous tombons comme elle,
Ma chère, en vieillissant.

Nous avons notre automne
De pâlissants rayons,
Bien souvent monotone,
Où nous nous effeuillons.

Et c'est feuille après feuille,
Au vent qui fait jaunir,
Que la beauté s'effeuille,
Pour ne plus revenir.

O cheveux admirables,
Frissonnant aux cous nus
Des femmes adorables,
Qu'êtes-vous devenus?

Et vous, perles nacrées
De vingt ans, sans souci,
Qui paraissiez sacrées,
N'avez-vous pas noirci?

Et les feuilles de rose
Où, dans les jours heureux,
On ravit, quand on ose,
Un baiser d'amoureux?

Et les formes moulées,
Délicieux appas,
Grâces aux yeux voilées,
Ne tombent-elles pas?

Le sourire lui-même,
Si vainqueur, si charmant,
Si doux pour ceux qu'on aime,
S'enfuit tout tristement.

Puis alors, ô ma vie,
Vient le froid, vient l'hiver,
Vient la glace ennemie,
Où rien, plus rien n'est vert.

"Les Morts" de Jean Gentil (29 Octobre 1887 - Le Meschacébé)

Je ne sais point si d'autres,
Dans notre humanité
De pleurs et patenotres,
Ont de la vanité.

Et je respecte encore,
Pour les morts, non pour eux,
Les marbres qu'on décore
D'un regret fastueux

Mais moi qui fuis la foule
Comme on fuit un remords,
Surtout quand elle foule
Le champ sacré des morts,

J'attends que leur demeure
N'ait plus de vanité,
Pour que mon ame y pleure
Et prie en liberté.

Et c'est lorsque les marbres,
Sur qui tombent les pleurs
Et les frissons des arbres,
Sont couronnés de fleurs,

Lorsque je puis entendre,
Echo du souvenir,
La voix qui fut si tendre.
Et que je sens bénir,

Que je vais, solitaire,
En deuil et le front nu,
A l'humble coin de terre,
Hélas! trop bien connu,

Où ma fille repose,
Et que, dix fois par an,
Agenouillé, j'y pose
Une fleur en pleurant.

Sunday, November 15, 2015

"Vivent les créoles de la Louisiane" (The Weekly Thibodaux, 17 Novembre 1888)

Étant toujours curieux du discours public présenté en français, je voudrais poster des différents discours historiques trouvés dans les journaux du 19e siècle en Louisiane. En faisant cela, j'espère de vous montrer quel beau diction, lvocabulaire, et de la variété que l'on trouve tout partout dans le sud.

Discours!

Prononce par les élèves du Collège de Thibodaux à l'occasion de la visite de sa Grandeur, Monseigneur Janssens, Archeveque de la Nouvelle-Orleans.

"Comme autrefois le people fidèle s'écriait à la vue de Jésus, entrant à Jerusalem: Salut! ô fils de David! de même, nous, jeunes élèves du Collège de Thibodaux, en saluant votre première apparition au milieu des religieuses populaires de nos campagnes, nous sommes heureux de rendre avec lui: bénit soit celui qui vient au nom du Seigneur.

Nous ne pouvons offrir à votre Grandeur l'éclat d'une brillante réception comme celle qui naguère vous a été faite à la Nouvelle-Orleans et dont le récit est venu jusqu'à nous, mais l'hommage de nos jeunes coeurs, celui de nos prières et de notre dévouement, auront , nous en avons l'espoir, un prix plus grand encore. A notre age deux motifs doivent diriger nos pensées: la religion dont vous êtes ici le représentant le plus autorisé, et la patrie dont nous serons plus tard les citoyens et que nous voulons honorer par notre conduite et notre intelligence, comme l'ont déja fait plusieurs qui nous ont précédé dans cette institution; Et ces deux mobiles, Monseigneur, nous les mettons à vos pieds, dans ce jour où vous daignez nous visiter. Nous serons, avec la grâce de Dieu, les dignes fils du royaume de St. Louis et des citoyens qui ont compté parmi eux deux anciens gouveneurs, nés dans la paroisse Lafourche et qui se sont appelés: Thibodaux et White.

Jusqu'à ce jour, le Collège de Thibodaux, bien que modeste, a été fier de succès remportés par ses élèves à l'aide surtout de l'enseignement simultané des deux langues les plus en usage dans ce pays: l'anglais et le français.

Dans les carrières du droit, de la médecine, de l'administration et du commerce nos prédécesseurs ont brillé et obtenu des succès éclatants. Dans les concours ouverts dans le Nord et dans le Sud, ils ont toujours remporté la palme et un jour les autorités scientifiques de Cincinatti qui venaient de décerner une médaille d'honneur à un de nos anciens condisciple , s'écrièrent enthousiasmes, "Vivent les créoles de la Louisiane"

Ces succès, Monseigneur, nous les devons, après Dieu, à notre vénéré directeur et à nos zélés et érudits professeurs que nous avons l'honneur de vous présenter: Messieurs O'Reilly et Levi Hargis.

Sous votre protection, Monseigneur, nous espérons que l'avenir ne sera qu'une brillante continuation du passé et nous espérons surtout qu'il nous sera souvent donné de saluer en vous le père le protecteur de la jeunesse."

Tuesday, July 14, 2015

"Bastille" par Jean Gentil (Le Louisianais - 17 Juillet 1869)

Le quatorze juillet, quatre-vingt neuf, Louis seize
Régnant, mangeant, priant,
Le peuple de Paris, qui vivait moins à l'aise,
Etant un mendiant,
 
Se leva comme un homme. Il était la colère
Frémissante et sans peur,
Le laid deshérité du haillon populaire,
L'être qui fait stupeur.
 
Et comme la Bastille était ombre à la France
Et crime sur Paris,
Il démolit le monstre en chantant l'espérance
Près des canons surprise.
 
Ce fut l'oeuvre d'un jour et l'ère des grandes choses,
Le fier commencement
Où le peuple et les rois, en séparant leurs causes,
Ont un rugissement.
 
Du quatorze juillet surgit la république,
C'est-à-dire le droit,
La liberté, la vie au ciel domestique,
Un peuple moins un roi.
 
Les combattants d'alors furent de nobles âmes,
De beaux déguenillés;
Aux gueules des conons il éteignaient les flammes,
Fiers d'être mitraillés.
 
Maillard en était un. Mais les fils sont des filles,
Des homes en jupons;
Ils boivent des sorbets, ils dansent des quadrilles
Sur un air de "chapons."
 
Des argousins puants, crasseux, armés de triques,
Les poussent devant eux
Comme un naif troupeau d'innocentes bourriques...
Bastille, c'est honteux!