Friday, August 12, 2016

"Apparition" par Jean Gentil (Le Louisianais - 9 juin 1877)

C'était le soir, à l'heure
Où le bon paysan
Regagne se demeure
D'un pas lourd et pesant.

Et c'était en Vendée,
Au Bocage, je crois.
Où la route est bordée
De buissons et de croix.

Beau pays de miracles
Et de devotions,
De merles noirs, d'oracles
Et d'apparitions!

Or Margot, la filleule
Du fermier Jean Boitard,
Qui s'en revenait seule
A la ferme, un peu tard,

Vit--la chose est bien vraie,
Et j'en lève la main--
A deux pas de la haie
Qui longe le chemin,

Sur un grand poirier sombre
Par le vent balancé,
Comme une espèce d'ombre
Au jupon retroussé.

C'était, c'était peut-être....
Pourquoi pas? Pourquoi non?
L'ange, l'esprit ou l'être
Qui ne dit pas son nom.

--Ce ne sont point chimères,
Affirment sans façon
Les honnêtes commères,
Et Margot a raison!

Quant au vieux Rince-Verte,
Egalement bedeau,
Il dit d'un air sévère:
C'est itou mon credo.

--Cependant c'est étrange,
A grommelé Boitard,
Et je ne sais qui mange
Mes portes sur le tard.


"Il s'est reconnu!" par Jean Gentil (Le Louisianais - 26 mai 1877)

Ainsi, par badinage,
Sans chercher à viser
Tel ou tel personnage,
Mais pour nous amuser,

Et sans la moindre haine,
Tel était notre chant
Joyeux de la semaine,
Joyeux mais pas méchant.

Nous aimons la rimaille!
Et nous savons encor
Que ce n'est que limaille
De vieux fer et non d'or.

Mais cela nous amuse,
Et si nous n'avons pas
Une superbe Muse
Qui fait de nobles pas,

Nous adorons Musette,
Fille au rire charmant,
Qui connait l'amusette,
Mais honnête vraiment.

Adonc, quand ce brave homme
A l'esprit de travers,
A l'oeil tourné vers Rome,
A vu nos petits vers,

Il s'est gratté l'oreille,
A dit en ingénu:
Mais la tête est pareille!...
Il s'était reconnu.

"Nous croyons tous" par Jean Gentil (Le Louisianais - 19 mai 1877)

L'homme est libre, et chaque homme
A sa foi, son credo:
Ceux du Signor de Rome
Oa bien ceux du bedeau.

Mais nul n'a droit, je pense,
De railler son cousin,
Ou même, par dispense,
De manger son voisin.

Mais si la raillerie
Vous convient quelque peu,
Permettez que rie
Aussi comme je peux.

Et s'il faut qu'on se mange
Pour tricorne ou burnous,
Pour un mot qui démange
Et gratte, mangeons-nous.

Mais j'affirme que l'homme
A droit assurément
De chanter comme à Rome,
Voire meme autrement.

Prêche ou prône, ce semble,
Est une liberté:
Le lieu qui nous rassemble
Est un lieu respecté.

Et quand la cloche sonne,
Je puis vers elle aller;
Mais je crois que personne
N'a droit de me brûler.

Me brûler! Je crois même
Qu'un vieux libre-peuseur
Peut aimer comme il aime,
Et cela sans noirceur.

Nul homme n'est impie,
Et votre cécité
Ou votre myopie
N'est crime, en vérité.

Bienheureux le presbyte!
Voilà tout. Mais je dis
Que l'oeil dans son orbite
Ne fais pas les maudits.

Après tout, bien chers hommes,
Amis ou autrement,
Nous sommes qui nous sommes
Et pas différemment.

Et je dis que nul être,
Chrétien ou musulman,
Libre-penseur ou prêtre,
Ne nie imprudemment.

Dieu rayonne, est immense.
Est Dieu pour tous, n'a point,
D'ennemis en démence
Qui lui montrent le poing.

La splendeur éternelle,
Insensible aux affronts,
Frappe toute prunelle
Et courbe tous les fronts.

Le pâtre et le genie,
L'un grand et l'autre non,
Pour la même harmonie
Chantent le même non.

Et les hauts Prométhées
Chercheurs audacieux,
Ne sont pas des athées,
Seigneur, devant tes cieux.

Que si, dans la vallée,
Un pâtre de douze ans
A vu ta forme ailée,
O femme à jupons blancs,

Permettez que je voie
Un Dieu plus solennel,
Plus divin, dans la voie
Du Grand Maître éternel.




"Il Gallo" par Jean Gentil (12 mai 1877)

Ainsi donc ce brave homme,
Etant reconnaissant
Comme on doit l'être à Rome
Pour qui donne son sang

A la Rome des pretres,
A dit au lendemain
Du triompher des reîtres,
En langage romain:

"Le Gallo, coq sans crête,
Déplumé comme il faut,
D'allure plus discrète,
Chantera bien moins haut."

Merci, très vénérable
Et très reconnaissant
Roi, pour le misérable
Qui t'a donné son sang.

Merci. Cela doit être.
Et Pierre, en vérité,
A reconnu son Maitre,
Quand le coq a chanté.

Mais quand le coq, brave homme,
Il Gallo, chantera,
Sera-ce bien pour Rome,
Le pape et coetera?

Le Gaulois est trop sage,
Trop las des vieux rébus,
Pour chanter un passage
Sur l'air du Syllabus.

Et ton clairon, o France,
Sonnera bravement
Ton chant, ta délivrance
Et l'affranchement.

Et ce clairon superbe,
Au redoubtable écho,
Fera crouler dans l'herbe
Les murs de Jéricho.

"Il m'était connu" par Jean Gentil (Le Louisianais - 5 mai 1877)

A nous aussi, cher homme,
Et connu trait pour trait.
Sans qu'il nous faille à Rome
Aller voir son portrait.

A quoi bon? inutile.
Et ce type charmant,
En tout pays fertile,
Fleurit superbement.

On le trouve, ce semble,
Dans le moindre hameau,
Et plus d'un lui ressemble;
Qui n'est pas un grimaud.

Il a progéniture
Partout, dans chaque lieu,
Et pousse d'aventure
Hélas! en tout milieu.

Veuillot, le très saint homme
Dans la Grace endormi,
Le connait et le nomme
Tendrement son ami.

Il est--chose évidente--
Parfaitement connu,
Et je crois que le Dante
Jadis le vit tout nu.

Où donc?-- Parmi les autres,
Avec les indulgents,
Les saints, les bons apotres
Et les honnetes gens.

S'il est connu!.. Sa mine
Benoite à la façon
Saint dont il rumine
Son étrange chanson,

Comme aussi le mélange
Etonnant, singulier,
De vierge, d'homme et d'ange,
Qu'à ce particulier,

Disent assez, je pense,
Ses vertus de renom,
Pour que l'on se dispense
De demander son nom,

Et de voir, par les oeuvres,
Si ses nobles desseins
Ont connu les épreuves
Qui font les nombles saints.

Il est la temperance,
Il est la chastété,
Il n'a pas l'odeur rance
Du lard, en vérité.

Il sent bon, ce brave homme:
Il sent l'oeillet, le thym,
Le lis, la myrrhe et Rome,
Et parle bien latin.

Il connait la science
A fond, est un lettré
De grande sapience:
Il enfonce Littré.

Hugo n'est pas son maître,
Et cet horrible Hugo
Pour lui ne saurait être
Qu'un vilain Ostrogoth.

Quant à l'affreux Voltaire,
Par les siens tant maudit,
En horreur à la terre,
Il l'appelle bandit.

Mais il donne une note
Excellente à Lefranc,
A son cousin Nonotte,
Qu'il met au premier rang.

S'il est connu!... Molière,
Un Gaulois très malin,
A mis dans sa volière
Cet oiseau papalin,

Ce Tartufe adorable,
Si doux, si gracieux,
En tous points admirable
Et créé pour les cieux.


Saturday, August 6, 2016

"Plus de Rimes." par Jean Gentil (Le Mechacébé - 23 juin 1888)

Non, non, non, plus de rimes!
Et j'en ai trop commis
De forfaits et de crimes
En rimant, mes amis.

Depuis cinquante années,
Commençant à douze ans,
Que j'en ai donc sonnées
De sottises aux vents!

Mais les vents de la terre,
Emportant, Dieu merci,
Dans leur vol salutaire,
Rime et rimeur aussi,

Un vers, fût-il sublime,
Fût-il un jet puissant,
N'ayant rien de la lime
Qui grince en polissant,

Peut-il, o Madeleine,
Eu sa sublimité,
Valoir le bas de laine
Que tu m'as tricoté?

Et le plus beau poème,
En trois ou quatre chants,
Vaut-il ton grain qu'on sème,
Maïs d'or, en nos champs?

Une ode mirifique
Au vers très bien file
Veut-elle un magnifique
Chou cuit dans du salé?

Des vers, quelle sottise,
Quel triste amusement,
Quelle fainéantiste,
Et quel désoeuvrement!

Vraiment l'on devrait pendre
Les paresseux qui font
Le métier de dépendre
Les rimes du plafond.

Par mesure publique
Platon interdisait
Les vers de la République,
Et Platon bien faisait.

Or, amis bénévoles,
Plus de vers, plus de chant,
Plus de rimes frivoles!
L'herbe envahit mon champ.

"Esperance et Souvenir" par Jean Gentil (Le Louisianais - 28 avril 1877)

Est-ce que le printemps, Rose,
      Le printemps qui sourit,
      Qui chante et qui fleurit,
Le printemps qui sent la rose,
      Qui sème ses chansons
      Et ses fleurs aux buissons,
Le printemps des chèvrefeuilles,
      Des lilas embaumés
      Et des oiseaux aimés
Qui font leurs nids dans les feuilles,
      Ne te dit rien? Mais il
      Est charmant comme Avril
Ou Mai, dont les fleurs sont blanches.
      Et l'on entend par ci,
      Par là, partout ici,
De doux baisers dans les branches.
      Et les chuchotements,
      Et les gazouillements,
Et les tant joyeux murmures
      D'un petit monde ailé,
      Bruyant, ensorcelé,
Qui se poursuit aux ramures!
      Pourquoi ce remnement
      Et ce frissonnement?
Quel éveil! C'est que la terre
      Rajeunie et les cieux,
      Dans l'amour radieux,
Accomplissent un mystère.
-----:o:-----
Rose, belle d'ignorance,
      M'a répondu: J'entends
      Les chansons du printemps,
Et mon coeur dit Espérance

----II---
Et toi, bonne et douce aieule,
      Grand'mère, aux cheveux blancs,
      Qui causes toute seule,
      Et dont les par temblants

Ont besoin du bras de Rose,
      Est-ce que le printemps
      N'a qu'un vieil air morose
      Pour tes longs soixante ans?

Grand'mère, par ta fenetre
      Ouverte sur les champs,
      Il vient, du ciel peut-être,
      Des rayons et des chants.

Et, certes, tu dois entendre
      Tout près, aux lilas verts,
      Une voix douce et tendre
      Qui gazouille des vers.

Et Rose, Rose elle-meme,
      Auprès des églantiers
      En fleurs, rêve qu'on l'aime,
      Et le croit volontiers.

Bien plus, bonne et douce aieule,
      J'entends comme des pas,
      Et Rose n'est plus seule...
      Mais ne le disons pas.

----:o:----
Et la vieille grand'mère,
      Sans me laisser finir,
      M'a répondu: Chimère,
      Ou plutôt Souvenir.